Éducation : le débat stratégique que le Gabon évite



2026-01-17 14:24:00

Au-delà des revendications salariales des enseignants, la crise actuelle de l’Éducation nationale révèle une impasse plus profonde : l’absence d’un projet éducatif aligné sur le développement économique, l’emploi et la souveraineté du Gabon.



Dans une analyse de fond, Alain-Claude Billie-By-Nze appelle à déplacer le débat, du financier vers le stratégique. 

La grève des enseignants que traverse actuellement le Gabon est loin d’être un phénomène inédit. Elle s’inscrit dans une longue série de conflits sociaux centrés sur les régularisations administratives, les mises en solde et les rappels de salaire. Autrement dit, les enseignants réclament aujourd’hui ce que l’État leur doit depuis plusieurs années, faute d’un traitement administratif à temps.

Toutefois, selon Alain-Claude Billie-By-Nze, ancien Premier ministre, réduire cette crise à une simple question budgétaire constitue une erreur d’analyse. Contrairement à une idée largement répandue depuis le 30 août 2023, les régularisations administratives n’ont jamais été gelées avant la transition. Les chiffres officiels montrent qu’entre 2019 et 2023, le ministère de l’Éducation nationale a été le principal bénéficiaire des recrutements et reclassements dans la Fonction publique, concentrant près de la moitié des opérations réalisées sur la période.

Si les revendications actuelles sont légitimes au regard des engagements pris par l’État, le véritable problème, selon l’auteur, se situe ailleurs. Depuis plus de trente ans, les gouvernements successifs ont abordé l’école essentiellement sous l’angle matériel et financier : salaires, recrutements, construction de salles de classe. Des efforts nécessaires, mais insuffisants, car déconnectés d’une vision globale du développement.

Le constat est sévère : malgré l’augmentation des effectifs et des infrastructures, la qualité du système éducatif ne s’est pas améliorée. L’école gabonaise continue de produire des diplômés en décalage avec les besoins réels de l’économie, alimentant le chômage des jeunes et le sous-emploi. Ce paradoxe est largement documenté par les institutions internationales, qui soulignent une massification de la scolarisation sans acquisition suffisante de compétences.

Pour l’ancien chef du gouvernement, l’école doit être pensée comme une politique économique à part entière. Dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de 25 ans, l’éducation conditionne la productivité, l’innovation, l’emploi et la souveraineté nationale. Or, le Gabon investit proportionnellement moins que plusieurs pays africains comparables, tout en peinant à aligner ses programmes sur les filières économiques porteuses.

L’analyse met également en lumière des angles morts persistants : l’absence d’une véritable politique de formation continue des enseignants, la faiblesse de l’encadrement pédagogique, le manque d’inspecteurs et de spécialistes, ainsi que l’exclusion du secteur privé et confessionnel du débat stratégique, alors qu’un élève sur trois y est scolarisé.

Face à ces limites, Alain-Claude Billie-By-Nze plaide pour une refondation du système éducatif autour de huit chantiers structurants : clarification de la finalité de l’école, réforme des contenus pédagogiques, professionnalisation du métier d’enseignant, gouvernance plus inclusive, intégration régulée du privé et du confessionnel, articulation avec le marché du travail, investissement assumé dans le capital humain et construction d’une école de la citoyenneté.

En filigrane, un message central se dégage : tant que le débat éducatif restera cantonné aux urgences financières et aux ajustements administratifs, le Gabon continuera de produire de la frustration sociale plutôt que du développement. L’école, conclut l’auteur, n’est pas un poste de dépense, mais le premier instrument de transformation économique, sociale et politique d’une nation.