La personnalocratie : cette dérive qui vassalise les institutions gabonaises et sert l'ego de leurs dirigeants
2026-07-15 15:06:00
Les plus grandes tares de la gouvernance publique gabonaise ne résident pas uniquement dans le manque de moyens, les insuffisances organisationnelles ou les contraintes budgétaires. Elles tiennent aussi à une culture politique et administrative pernicieuse et profondément enracinée que je qualifie de personnalocratie.
Par ce néologisme, j'entends un
système dans lequel la personne qui occupe une fonction finit par prendre le
pas sur l'institution qu'elle est censée animer et servir.
Sous l'empire d'une telle
captation, l'autorité ne procède plus de la permanence de l'État ou de
l'administration. Elle procède de la personnalité, de l'ego, du style ou de
l'ambition du titulaire du poste.
Ainsi, dans cet égarement, les
institutions cessent d'être des repères stables. Elles deviennent une sorte de
pâte à modeler pour ceux qui les dirigent.
Dans un État moderne et comme la
plupart des responsables concernés l'ont pourtant appris au cours de leurs
cursus scolaires et de formation, une fonction publique ne s'exerce jamais à
titre personnel. Un ministre agit au nom de son ministère. Un maire agit au nom
de la commune. Un directeur général agit au nom de son administration. Ils ne
sont pas les propriétaires de leur fonction. Ils n'en sont que les dépositaires
temporaires.
Malheureusement, cette évidence
semble constamment oubliée !
Les conséquences de cette
personnalocratie sont lourdes
J'en vois principalement quatre :
La première est la rupture de la
continuité administrative. Chaque nouveau responsable se comporte comme si
l'histoire commençait avec son arrivée. Les orientations de son prédécesseur
sont systématiquement remises en cause, les projets interrompus ou rebaptisés,
les équipes bouleversées et les priorités redéfinies. L'institution perd ainsi
sa mémoire et sa cohérence.
La deuxième conséquence est
l'éternel recommencement. Les mêmes problèmes donnent lieu aux mêmes réponses,
année après année, mandat après mandat, sans véritable évaluation des
politiques précédentes. L'expérience accumulée ne produit aucun apprentissage.
Chaque nouveau dirigeant répète les mêmes gestes avec la conviction d'innover,
alors que les résultats passés ont déjà démontré les limites de ces méthodes.
La troisième conséquence, plus
insidieuse, est la dénaturation des normes. Au lieu que les règles s'imposent à
tous, elles sont souvent interprétées, adaptées, voire remodelées en fonction
de la personnalité du titulaire de la fonction. L'administration devient alors
imprévisible. Les usages changent selon les hommes plutôt qu'en fonction du
droit. Ce n'est plus l'institution qui façonne les comportements mais les
comportements des dirigeants qui redessinent progressivement l'institution.
Enfin, la personnalocratie
favorise la politique spectacle. L'action publique est pensée pour produire des
images fortes, des démonstrations d'autorité et des annonces médiatiques,
plutôt que des résultats durables. On privilégie les opérations visibles aux
réformes profondes, les coups d'éclat aux solutions structurelles.
L'exemple particulièrement
révélateur de la Mairie de Libreville
Après l'installation d'un nouveau
maire, le même scénario se reproduit avec une affligeante régularité mécanique.
Les commerçants installés sur les trottoirs, les emprises routières ou d'autres
dépendances du domaine public communal sont sommés de quitter les lieux.
Des opérations de déguerpissement
sont organisées avec un déploiement impressionnant de moyens. Les images font
le tour des médias et des réseaux sociaux. L'autorité municipale affiche sa
fermeté.
Puis le temps passe.
Quelques mois plus tard, les
mêmes occupations réapparaissent, parfois aux mêmes endroits, avec les mêmes
acteurs ou leurs successeurs. Le cycle recommence alors avec le maire suivant.
Comment expliquer qu'après tant
de mandats municipaux, aucune réflexion institutionnelle sérieuse n'ait permis
de sortir de cette logique répétitive ?
Les responsables municipaux se
sont-ils réellement interrogés sur les causes profondes de cette occupation anarchique
récurrente de l'espace public ?
Pourquoi ces citoyens
s'installent-ils sur les trottoirs ? Est-ce uniquement par défi à l'autorité
municipale ? Ou parce que le chômage, la précarité, l'insuffisance des marchés
aménagés, l'absence de politiques efficaces d'économie informelle et les difficultés
d'accès aux espaces commerciaux les y conduisent inexorablement ?
De toute manière, détruire des
étals ne détruira jamais la misère. Confisquer des marchandises ne supprimera
jamais le besoin de gagner sa vie.
Libérer un trottoir ne règlera
jamais, à lui seul, les déséquilibres économiques et urbains qui conduisent à
son occupation.
Je le disais encore hier dans ma
tribune précédente : oui, une mairie digne de ce nom a naturellement le devoir
de faire respecter les règles d'occupation du domaine public. Mais oui aussi,
cette mission devrait s'inscrire dans une stratégie plus large, articulant
prévention, concertation, planification urbaine, accompagnement économique,
création d'espaces marchands adaptés et contrôle permanent.
Encore une fois, la coercition
est parfois nécessaire. Elle ne saurait cependant constituer une politique
publique à elle seule. Lorsqu'une administration répète inlassablement les
mêmes opérations sans parvenir à modifier durablement la réalité, elle devrait
avoir l'humilité de remettre sa méthode en question.
C'est précisément ce que la
personnalocratie empêche.
Obsédés par leur image, soucieux
de marquer leur territoire politique, certains responsables privilégient les
démonstrations de force aux politiques publiques construites. Ils veulent
laisser leur empreinte plutôt que renforcer celle de l'institution. L'ego prend
le pas sur l'intelligence administrative. La communication remplace
l'évaluation. L'événement supplante la stratégie.
D'ailleurs, d'où vient-il qu'une
grande institution ne se reconnaîtrait comme telle qu'à la capacité de ses
dirigeants à rompre avec leurs prédécesseurs ? Elle se mesure plutôt à sa
faculté de conserver ce qui fonctionne, de corriger ce qui échoue et de
transmettre à ceux qui viendront après elle une administration plus solide
qu'elle ne l'était auparavant.
Pour le pauvre quidam que je
suis, notre pays gagnerait à sortir de cette culture de la personnalocratie
pour entrer dans celle de l'institutionnalité. Les hommes passent, les
institutions demeurent. Encore faut-il que ceux qui les incarnent aient la sagesse
de comprendre qu'ils sont au service de celles-ci, et non l'inverse.
Le véritable héritage d'un
responsable public n'est pas dans les opérations spectaculaires qu'il aura
médiatisées, mais dans la capacité qu'il aura eue à renforcer durablement
l'institution dont il avait temporairement la charge.
C'est aussi à cette condition que
l'action publique cessera d'être un éternel recommencement pour devenir une
construction continue au service de l'intérêt général.