FinTech en CEMAC, pourquoi les capitaux ne suivent pas ?
2026-11-04 09:56:00
L’Afrique connaît une forte dynamique de financement de la FinTech, mais l’Afrique centrale reste en marge des principaux flux de capitaux. Pourtant, les besoins en paiements numériques, en inclusion financière et en solutions adaptées aux économies de la CEMAC sont considérables. Pourquoi les investisseurs privilégient-ils d’autres marchés africains ?
Paiements mobiles, agrégation de moyens de paiement, transferts
transfrontaliers, crédit numérique, solutions d’encaissement et digitalisation
des entreprises. Les FinTech occupent désormais une place centrale dans cette
évolution.
Pourtant, une question mérite d’être posée, si les besoins sont
importants et les usages progressent, pourquoi les FinTech de la CEMAC
attirent-elles encore relativement peu de capitaux ?
La comparaison avec les principaux écosystèmes africains révèle un
contraste. Le Nigeria, l’Égypte, l’Afrique du Sud ou encore le Ghana
concentrent une part importante des investissements consacrés aux technologies
financières. En Afrique centrale, quelques opérations remarquées existent,
notamment au Cameroun, mais les financements restent moins nombreux et moins
visibles.
1. L’Afrique attire des capitaux, mais ceux-ci restent fortement concentrés
En 2025, les startups FinTech africaines ont levé près de 694 millions
de dollars, répartis entre 54 entreprises financées. Le montant représente
une progression de 41,9 % par rapport à 2024, selon le rapport The African
Tech Startups Funding Report 2025 de Disrupt Africa.
Cette dynamique confirme l’intérêt des investisseurs pour les technologies
financières. Mais derrière cette progression se cache une forte concentration
géographique.
Le Nigeria a attiré environ 298,3 millions de dollars, l’Égypte 185,9
millions et l’Afrique du Sud 125,9 millions. À eux trois, ces marchés
représentent près de 88 % des financements FinTech recensés en 2025.
À titre de comparaison, le Ghana a mobilisé 29,5 millions de dollars et la
Côte d’Ivoire 17 millions. Le Maroc, Maurice et le Kenya figurent également
dans le classement.
Le constat reste clair, les capitaux existent sur le continent, mais ils se
dirigent prioritairement vers les écosystèmes qui présentent déjà une certaine
profondeur de marché, des entreprises structurées et des perspectives de
croissance démontrées.
2. Afrique centrale : un financement encore limité et concentré
La situation de l'Afrique centrale mérite une attention particulière.
Dans son rapport Venture Capital in Africa 2025, publié en février
2026, l'Association africaine du capital-investissement et du capital-risque
(AVCA) recense, pour son périmètre géographique d'Afrique centrale, seulement
dix opérations de capital-risque en 2025, pour une valeur déclarée de 27 millions
de dollars.
Le Cameroun représente huit opérations et 26 millions de dollars. Le Gabon
compte une opération d'un million de dollars. Il s'agit par ailleurs de
financements de startups tous secteurs confondus, et non exclusivement de
FinTech.
Le rapport place ainsi l'Afrique centrale au dernier rang des régions
africaines en volume et en valeur de capital-risque en 2025.
Au Cameroun, six FinTechs ont annoncé sept opérations de financement, pour
un montant cumulé d’au moins 18,7 millions de dollars entre 2021 et 2026. Ejara
concentre 10 millions de dollars sur deux levées, devant Diool (3,5 millions),
Maviance (3 millions), REasy (1,8 million), Koree et PaySika (200 000 dollars
chacun).
Ces exemples montrent que des investisseurs internationaux, des fonds
spécialisés et des réseaux de business angels s'intéressent bien aux
entreprises FinTech camerounaises. Ils montrent aussi que les opérations
restent souvent concentrées sur des tickets de démarrage ou de pré-amorçage.
Au Gabon, une FinTech a bénéficié d’une subvention de 150 000 dollars de
l’UNCDF pour soutenir son expansion nationale et sa communication. Par
ailleurs, l’AVCA recense une opération d’un million de dollars dans une startup
technologique au Gabon, non spécialisée dans la FinTech.
3. Pourquoi les investisseurs privilégient-ils certains écosystèmes ?
La faiblesse relative des financements en CEMAC ne peut pas être expliquée
par un seul facteur. Plusieurs dimensions économiques, financières et
institutionnelles doivent être examinées.
La capacité à changer d'échelle et la conformité réglementaire
Un investisseur ne finance pas uniquement une application ou une
technologie. Il finance une entreprise capable de conquérir un marché, de
générer des revenus, gérer les aspects de conformité et de se développer.
La CEMAC dispose d'une monnaie commune et d'un marché régional de six pays.
Toutefois, l'intégration monétaire ne supprime pas automatiquement les
contraintes opérationnelles, les coûts d'intégration et les difficultés de
distribution.
Une FinTech doit donc intégrer le coût de la conformité dans son modèle
économique dès sa création. Pour la sous-région, démontrer qu'elle maîtrise les
contraintes et qu'elle peut reproduire son modèle économique dans plusieurs
pays.
La gouvernance et la transparence financière
Les investisseurs ont besoin de visibilité. Des comptes régulièrement
produits, une gouvernance claire, une répartition du capital documentée, des
contrats sécurisés, des indicateurs commerciaux fiables et des procédures de
contrôle sont autant d'éléments qui renforcent la crédibilité d'une entreprise.
L'innovation technologique ne remplace pas la discipline financière.
4. De l'intention à l'action : cinq leviers pour financer les FinTech de la
CEMAC
Pour rendre les FinTech de la CEMAC plus attractives, il ne suffit pas
d'améliorer leur visibilité ou d'encourager les investisseurs. Il faut
organiser un véritable parcours de financement, depuis l'identification des
entreprises jusqu'à la mobilisation des capitaux et leur déploiement régional.
A. Construire un portefeuille régional de FinTech investissables
La première action consiste à transformer la cartographie de l'écosystème
en un portefeuille de projets accessibles aux investisseurs. Chaque entreprise
devrait disposer d'un dossier standardisé présentant ses revenus, ses
utilisateurs actifs, ses volumes de transactions, ses coûts d'acquisition, sa
situation réglementaire, ses besoins de financement et sa stratégie de
croissance.
Une plateforme régionale de mise en relation pourrait permettre aux
investisseurs de consulter ces dossiers, d'identifier les entreprises
correspondant à leur stratégie et de suivre les opérations effectivement
réalisées. L'objectif est de passer d'une simple connaissance des acteurs à une
visibilité permanente sur les opportunités d'investissement.
B. Mettre en place un programme régional de préparation à l'investissement
Les FinTech qui présentent un potentiel commercial mais ne sont pas encore
suffisamment structurées pourraient intégrer un programme de préparation au
financement de six mois.
L'accompagnement porterait sur la fiabilité des comptes, la gouvernance, la
conformité réglementaire, la cybersécurité, la rentabilité des produits et la
préparation des documents de due diligence.
À la sortie, chaque entreprise devrait disposer d'un dossier financier
vérifiable, d'un plan d'affaires réaliste, d'une stratégie de financement et
d'une documentation permettant à un investisseur d'engager son analyse.
La priorité serait donnée aux entreprises disposant déjà de clients et de
revenus, mais qui doivent renforcer leur structure pour financer leur
croissance.
C. Créer un mécanisme régional de cofinancement
La CEMAC pourrait expérimenter une facilité de financement catalytique
associant institutions de développement, banques, investisseurs privés et
partenaires stratégiques.
Son fonctionnement serait différencié selon la maturité des entreprises :
Pour les FinTech en phase de démarrage, des subventions conditionnées à des résultats précis pourraient financer la conformité, la sécurisation des systèmes ou la validation commerciale.
Pour les entreprises ayant démontré leur modèle économique, un mécanisme de co-investissement permettrait de mobiliser des capitaux privés aux côtés d'investisseurs institutionnels.
Pour les entreprises générant des revenus récurrents, des garanties partielles ou des financements de croissance pourraient faciliter l'accès au crédit.
Le principe est de ne pas financer indistinctement toutes les entreprises,
mais de faire correspondre chaque instrument à un niveau de maturité et à un
risque identifié. Les financements seraient débloqués selon des étapes
vérifiables, avec une sélection indépendante et un suivi des résultats.
5. Le véritable enjeu : transformer le potentiel en entreprises finançables
La CEMAC ne manque pas de besoins en matière de digitalisation financière.
Les paiements marchands, les transferts régionaux, l'agrégation des moyens de
paiement, les services financiers aux PME, la digitalisation des
administrations et l'interconnexion des infrastructures constituent autant
d'opportunités.
Mais le potentiel d'un marché ne suffit pas à convaincre un investisseur.
Ce dernier cherche des preuves, une demande réelle, des utilisateurs
actifs, des revenus récurrents, une réglementation maîtrisée, une gouvernance
crédible et une perspective de croissance mesurable.
La région doit donc dépasser la logique consistant à présenter uniquement
ses besoins ou ses innovations. Elle doit aussi démontrer sa capacité à
produire des entreprises capables de transformer ces opportunités en valeur
économique durable.
L'enjeu n'est pas simplement de faire venir davantage de fonds
internationaux. Il est de créer les conditions pour que des capitaux locaux,
régionaux et internationaux puissent financer durablement les entreprises qui
construisent les infrastructures financières de demain.
Car l'avenir de la FinTech en CEMAC ne dépendra pas uniquement du nombre de
solutions développées, mais de notre capacité collective à faire émerger des
entreprises solides, rentables et capables de changer d'échelle.
Auteur : Aimé NGUEMA TCHANG,Expert Fintech