« Le programme avec le FMI s'impose comme une nécessité, pas comme un choix »

La Directrice de publication de BiBa 241 en entretien avec un Haut cadre de l'administration.

2026-02-09 14:36:00

Lire l’interview exclusive réalisée par BiBa 241 avec un haut cadre de l’administration, Doctorant E-DBA (Executive Doctorate of Business Administration), Université Paul-Valéry Montpellier 3



Question 1 : Le gouvernement du Gabon a annoncé le 21 janvier 2026 son intention de mettre en oeuvre un programme économique avec le FMI. Était-ce une décision importante ?

Sans aucun doute, cette décision revêt une importance capitale. Pour en mesurer toute la portée, il faut d'abord comprendre le contexte dans lequel elle intervient.

Le diagnostic est alarmant, tant au niveau régional que national.

Le diagnostic posé par les institutions régionales et internationales lors de la session extraordinaire de la Conférence des Chefs d'État de la CEMAC le 22 janvier 2026 a été sans équivoque : le contexte macroéconomique nécessite des mesures urgentes et vigoureuses pour stabiliser les économies de la sous-région.

Cette urgence est d'autant plus compréhensible que la zone fait face à des déséquilibres macroéconomiques profonds : effondrement des réserves de change, déficits budgétaires qui se creusent, croissance économique qui ralentit, endettement devenu insoutenable dans plusieurs pays, et exposition croissante du secteur bancaire sur les engagements publics qui se traduit par un moindre accompagnement du secteur privé.

Le Gabon n'échappe malheureusement pas à cette dynamique. Nos réserves de change se sont considérablement réduites, notre déficit budgétaire atteint plus de 15% du PIB dans la LF2026, notre croissance peine à dépasser 2%, et notre dette a atteint des niveaux préoccupants. Cette situation résulte d'une triple contrainte : la baisse structurelle de nos recettes pétrolières qui représentent encore près de 60% de nos ressources, la rigidité de nos dépenses incompressibles, et l'accumulation d'arriérés intérieurs qui fragilisent le secteur privé.

Sans correction de trajectoire, nous nous exposons à un risque réel de crise de liquidité avec son cortège de conséquences : blocage de la chaîne de paiement, paralysie administrative, incapacité à assurer les services publics essentiels.

Dans ce contexte, le programme avec le FMI s'impose comme une nécessité, pas comme un choix.

Cette décision importante se justifie à trois titres. D'abord, elle impose un cadre de discipline budgétaire indispensable pour aligner nos dépenses sur nos capacités réelles de financement. Ensuite, elle constitue un signal de crédibilité immédiat qui rassure les bailleurs de fonds et les investisseurs – la réaction des marchés financiers au lendemain de l'annonce en témoigne : les obligations gabonaises ont enregistré la meilleure performance parmi tous les marchés émergents selon Bloomberg. Enfin, elle affirme notre volonté d'engagement sur une trajectoire de réformes structurelles.

En somme, oui, c'était une décision non seulement importante, mais nécessaire pour éviter une crise de liquidité et restaurer la viabilité de nos finances publiques.

Question 2 : L'annonce de renouer avec le FMI intervient dans un contexte de fragilisation notable des finances publiques. Cette décision est-elle de nature à rassurer les marchés où le Gabon lève les fonds ?

De manière triviale, ce que recherche avant tout les investisseurs sur les marchés financiers, c'est d'être assurés que le Gabon peut honorer ses engagements à court, moyen et long terme. Et cela passe par trois impératifs :

La transparence dans la publication de l'information financière.

Les investisseurs ont besoin de visibilité et de prévisibilité sur la trajectoire de nos finances publiques. L'entrée en programme nous oblige à une certaine régularité dans la publication des indicateurs macroéconomiques, mais également de ceux relatifs à la mise en œuvre des réformes structurelles. C'est un impératif de bonne gouvernance qui n'est malheureusement pas systématique lorsque nous ne sommes pas engagés dans un programme.

L'assurance d'une trésorerie suffisante.

C'est à dire que nous disposons des ressources financières nécessaires pour faire face à nos obligations à court terme. Or, une indiscipline budgétaire érode progressivement notre trésorerie et fragilise notre capacité à honorer nos engagements, notamment le service de la dette.

En imposant des critères quantitatifs stricts, le programme crée un cadre de discipline qui rassure les créanciers sur notre solvabilité future. En somme, le FMI joue un rôle de certification de notre rigueur budgétaire.

Une gouvernance des finances publiques et de la dette saines.

Les investisseurs sont sensibles à la qualité de la gouvernance des finances publiques parce qu'elle détermine directement notre capacité à les rembourser.

Un État qui maîtrise ses déficits, reconstitue ses réserves, gère prudemment sa dette et préserve la solidité de son système bancaire est un État qui pourra honorer ses échéances obligataires. À l'inverse, une gouvernance défaillante conduit inéluctablement à des crises de liquidité, voire à des défauts de paiement ; exactement ce que les investisseurs cherchent à éviter.

C'est pourquoi ils scrutent ces indicateurs de gouvernance encore plus attentivement que les simples ratios d'endettement. Ils veulent s'assurer que nous avons non seulement les moyens de payer aujourd'hui, mais aussi la discipline pour continuer à payer demain.

En somme, le programme crée un cadre cohérent de gouvernance macroéconomique qui rassure les investisseurs sur notre capacité à honorer durablement nos engagements. Le FMI joue ici un rôle de garant de cette discipline budgétaire et financière.

Cependant, il faut rester lucide : la volonté de signer un programme n'est qu'une première étape. Il faut encore négocier les conditionnalités, puis mettre en œuvre les réformes. Chacun de ces jalons sera scruté de près par les bailleurs de fonds. L'optimisme initial des marchés devra donc être confirmé par des résultats concrets.

Question 3 : Ce n'est pas la première fois que le Gabon va mettre en œuvre un programme avec le FMI. Avant l'accord de 2021-2024, il y a eu celui de 2017-2020, et avant 2017, il y a eu près de 17 programmes avec le FMI. Qu'est-ce qui a véritablement changé avec la mise en œuvre de ces programmes ?

C'est une question légitime et même cruciale, qui touche au cœur de la méfiance des Gabonais vis-à-vis du FMI. Sans équivoque, les résultats des programmes précédents ont été mitigés sur le plan de la transformation structurelle. Malgré tous ces programmes, notre économie n'a pas connu le changement profond espéré. Le PIB par habitant a stagné, le chômage reste élevé, et notre dépendance au pétrole n'a que très peu diminué.

Toutefois, si nous voulons amorcer ce nouveau programme sur une base saine, nous devons analyser ces résultats de manière lucide et responsable.

Du côté du FMI, pendant longtemps, l'institution a proposé des méthodes standardisées pour réduire les déficits des États sans tenir compte de leurs spécificités. Cela se traduisait entre autres par la réduction des dépenses sociales et des dépenses de développement.

Résultats : les programmes permettaient de stabiliser l'économie à court terme, mais ne créaient pas les conditions d'une croissance durable.

Fort heureusement, dans les programmes plus récents, l'approche du FMI a radicalement évolué vers une démarche participative pour élaborer les conditionnalités avec le pays.

Du côté gabonais, nous portons également notre part de responsabilité, et ce, sur deux plans. D'une part, notre capacité à proposer des réformes qui permettent de transformer véritablement notre économie et pas seulement la stabiliser. D'autre part, notre capacité à mettre en oeuvre durablement les mesures d'ajustement et les réformes structurelles.

C'est précisément là que se situe l'enjeu du futur programme. Il ne s'agit plus simplement de stabiliser, mais de transformer.

Question 4 : Si les autorités venaient à conclure un nouveau programme, que préconisez-vous pour une mise en œuvre efficace ?

Fort de l'expérience des programmes précédents, je préconise cinq piliers essentiels.

Premier pilier : Définir une gouvernance du programme qui garantisse un pilotage stratégique et une appropriation nationale forte.

Pour éviter que le programme ne soit perçu comme une contrainte imposée de l'extérieur ou comme la préoccupation du seul ministère de l’Économie et des Finances, nous devons nous l'approprier à tous les stades : conception, pilotage et contrôle. Lors de la conception du programme, cela implique d'associer dès la phase de négociation les acteurs nationaux clés : parlementaires, secteur privé, société civile, syndicats et administrations concernées. Cette consultation préalable permettra de bâtir un consensus national autour des réformes et d'en faciliter l'acceptabilité sociale. Durant la mise en œuvre, passer d'une logique de suivi administratif comme cela a toujours été le cas dans les programmes précédents, à un pilotage stratégique.

Cela nécessite la création d'une architecture institutionnelle de haut niveau comprenant deux composantes essentielles : une cellule de pilotage rattachée au vice-président du Gouvernement, dotée d'une composante stratégique et d'une composante technique, d'un budget dédié pour recruter l'expertise nécessaire, d'un mandat formel de coordination interministérielle établi par décret présidentiel, et d'un accès direct aux systèmes d'information de tous les ministères porteurs de réformes ; un comité de pilotage mensuel présidé par le vice-président du Gouvernement et réunissant les ministres concernés, afin de faire le point sur l'évolution du programme et de prendre les arbitrages nécessaires.

Tout au long du processus, assurer le contrôle de la mise en œuvre des réformes à travers une commission mixte de suivi associant les mêmes acteurs que ceux impliqués ans la conception : parlementaires, représentants de la société civile, du secteur privé et des syndicats. Cette commission aura pour mission d'examiner régulièrement l'état d'avancement des réformes, d'évaluer leur impact sur le terrain, et de formuler des alertes ou des recommandations au gouvernement. Cette redevabilité interne renforcera la légitimité du programme et garantira que les réformes restent ancrées dans les réalités nationales.

Deuxième pilier : Prioriser les réformes structurelles dans les secteurs stratégiques

L'assainissement budgétaire est nécessaire, mais il ne suffira pas à lui seul. Nous devons parallèlement investir dans la transformation structurelle de notre économie en ciblant les secteurs qui constituent les véritables leviers de notre développement futur, notamment : Les infrastructures énergétiques et hydrauliques. Sans électricité fiable et sans accès universel à l'eau potable, aucune industrialisation n'est possible et il devient urgent de garantir notre souveraineté énergétique. De même, la réhabilitation et l'extension des réseaux d'adduction d'eau constituent un préalable indispensable à toute dynamique industrielle.

Les secteurs productifs générateurs d'emplois massifs. Je pense ici à l'agro-industrie qui peut transformer notre dépendance alimentaire en opportunité de création de valeur locale, à la transformation du bois et du manganèse qui nous permettrait de capter une plus grande part de la valeur ajoutée actuellement exportée, à l’éco-tourisme et à l'économie numérique qui représentent un gisement considérable d'emplois qualifiés pour notre jeunesse.

Les infrastructures de transport et de logistique. Routes, ports, aéroports : ce sont les artères qui irriguent l'économie et conditionnent la compétitivité de nos entreprises. Le désenclavement des zones de production et l'amélioration de nos infrastructures portuaires sont des investissements structurants qui favoriseront l'émergence d'un tissu économique diversifié.

Ces secteurs figurent déjà dans le Plan National de Développement, mais le programme avec le FMI doit être l'occasion de leur donner une impulsion décisive en sécurisant les financements et en accélérant la mise en œuvre des réformes d'attractivité nécessaires.

Troisième pilier : Renforcer les capacités de mise en œuvre de l'administration

C'est l'une des faiblesses majeures des programmes précédents : nos administrations ont peiné à exécuter les réformes dans les délais impartis, non pas par mauvaise volonté, mais souvent par manque de compétences techniques et d'incitations appropriées. Il s’agit en premier lieu d’investir dans le renforcement des compétences techniques.

On ne peut pas demander à nos administrations de mettre en œuvre des réformes complexes dans l'énergie, l'agro-industrie ou le numérique sans leur donner les compétences nécessaires. Le programme doit donc intégrer un volet ambitieux de formation ciblée : former nos cadres aux meilleures pratiques internationales dans les secteurs des réformes structurelles, développer leur maîtrise des outils de gestion de projet, renforcer leurs capacités d'analyse et de pilotage. Ces programmes de formation doivent être conçus en partenariat avec des institutions d'excellence et déployés dès le lancement du programme. En second lieu, introduire un mécanisme de responsabilisation basé sur la performance. Une fois les compétences fournies, il faut créer les incitations appropriées.

Je recommande d’octroyer une prime aux ressources impliquées dans le suivi du programme mais adossée à l'atteinte effective des jalons dont ils ont la charge. Ce mécanisme créera une incitation à la performance et valorisera les administrations qui livrent leurs réformes dans les délais.

Quatrième pilier : Protéger les couches vulnérables et suivre l'impact social en temps réel

L'expérience des programmes d'ajustement structurel des années 1990 nous a appris qu'une austérité sans filet de protection sociale génère des tensions sociales insoutenables et finit par faire échouer les réformes. Mais au-delà de la simple sécurisation des dépenses sociales, nous devons nous doter d'instruments qui nous permettent de détecter rapidement les effets négatifs du programme sur les populations. Le nouveau programme doit donc veiller à la sécurisation des dépenses sociales essentielles : santé, éducation, protection sociale. Ces lignes budgétaires doivent être sanctuarisées et protégées des coupes aveugles. Les ménages les plus pauvres doivent également bénéficier de mécanismes de compensation ciblés lorsque certaines réformes affectent leur pouvoir d'achat.

L’élaboration d'un tableau de bord social attaché au cadre théorique de discussion doit permettre de détecter en temps réel les impacts négatifs du programme sur les conditions de vie et d'ajuster les mesures en conséquence. Une publication régulière de ce tableau de bord permettrait de renforcer également la confiance des populations et la légitimité des réformes. Sans ce double dispositif de protection et de veille sociale, nous prenons le risque de sacrifier le bien-être immédiat des Gabonais au nom de la stabilité macroéconomique, ce qui serait à la fois injuste et contre-productif.

Cinquième pilier : Établir une transparence et une communication continues

La méfiance vis-à-vis du FMI provient souvent d'un manque d'information et de pédagogie. Il est essentiel que le gouvernement communique de manière régulière et accessible sur les objectifs du programme, les mesures concrètes à mettre en œuvre, les résultats obtenus, et même les difficultés rencontrées.

Des points d'information trimestriels publics, associant le FMI, contribueront à restaurer la confiance par le dialogue direct avec les parties prenantes. Toutes les informations relatives au programme doivent être systématiquement publiées en ligne sur les sites institutionnels du gouvernement pour garantir un accès permanent à un large public.

La transparence est un impératif de redevabilité, mais aussi un levier de confiance et d'appropriation citoyenne des réformes.

En conclusion, la réussite du prochain programme ne dépendra pas uniquement de sa conception technique. Elle dépendra surtout de notre capacité collective à nous l'approprier et à le mettre en œuvre avec rigueur, transparence et détermination.